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Massimiliano Sommantico
Interviuri

Madame Evelyn Granjon
Interviu

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Cristina Calarasanu : Madame Evelyn Granjon, presentez vous s’il vous plait pour les lecteurs roumains. Comment avez vous choisi le chemin de la psychanalyse?

Evelyn Granjon : Se présenter est un exercice difficile… Je vais tenter de restituer un parcours long et dont les choix d’orientation n’ont pas toujours été simples. Je suis docteur en médecine, pédopsychiatre (actuellement à la retraite), et psychanalyste de famille. A ce titre, j’ai un long parcours associatif : ancienne présidente de la Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique (SFTFP), et de l’Association pour le Développement de la Thérapie Familiale psychAnalytique (ADTFA), une association régionale du sud de la France, vice-présidente de l’Association Clinique des Objets de Relation (COR) et membre titulaire de la Société Française de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe (SFPPG). Je suis aussi membre du comité de rédaction de la revue de la SFTFP, le « Divan Familial » dont Alberto EIGUER est directeur, et secrétaire du Conseil Scientifique de l’Association Internationale de Psychanalyse de Couple et de Famille (AIPCF). Tous ces engagements et ces charges m’ont amenée à intervenir comme « formateur » dans des Universités, des institutions et des associations, … ainsi que comme « ancêtre » de la TFP en France ! Cette collaboration et ces échanges m’ont beaucoup apporté. Dans un premier temps, au cours de mes études médicales, j’avais choisi la pédiatrie et commencé cette spécialité qui s’est avérée peu compatible avec mon rôle de mère de trois enfants dont je tenais à assurer l’éducation. Cette formation et ce passage en pédiatrie ont toujours été très présents pour moi et m’ont sensibilisée à la souffrance psychique des enfants, alors (dans les années 1960) trop souvent ignorée des soignants. Je m’orientais donc vers la pédopsychiatrie et la psychanalyse d’enfants. C’est en tant que psychanalyste d’enfants que la « famille » s’est imposée à moi : comment ne pas tenir compte de la famille ? Je commençais donc à recevoir des familles dès les années 1970, mais en ayant pour seuls repères théoriques les travaux des systémiciens, peu compatibles avec mon orientation psychanalytique. Pour rappel, « l’Appareil Psychique Groupal » de René KAËS est paru en 1976. J’ai eu la chance de travailler dans la même institution à Aix-en-Provence que Françoise KAËS, l’épouse de René, et des liens d’amitié et de travail se sont tissés. René KAËS m’a encouragée et amenée à rencontrer André RUFFIOT (en 1979), le « père » de la TFP en France, au moment où il écrivait ses premières hypothèses sur l’Appareil Psychique Familial. Nos démarches, très proches, et nos hypothèses nous ont permis de tisser des liens de travail, d’échanges et d’amitié qui ont été présents et forts pendant de nombreuses années. J’ai ainsi fait partie des fondateurs de la Thérapie Familiale Psychanalytique en France, en 1980, avec Alberto EIGUER, Gérard DECHERF, Jean-Pierre CAILLOT, et quelques autres, rejoints rapidement par tous ceux qui se sont lancés dans cette aventure. Nous étions considérés comme des psychanalystes transgressifs, mais soutenus et encouragés en particulier par Didier ANZIEU et René KAËS. De nombreux travaux ont alors commencé à construire cet édifice théorique toujours en cours, que vous connaissez.

Cristina Calarasanu : Parlez nous de vos ouvrages. Quelles sont les directions dans vos travaux?

Evelyn Granjon : J’ai publié de nombreux articles, dans des revues françaises et étrangères, et participé à quelques ouvrages collectifs. L’essentiel des articles a été publié dans les revues : Dialogue, Gruppo, les Actes du COR, la revue de Psychothérapie Psychanalytique de Groupe (RPPG), le Divan Familial. Tous ces travaux, à partir de ma pratique avec des familles ayant de jeunes enfants, et dans la lignée des travaux de René KAËS en particulier, s’inscrivent dans des axes de recherche sur : L’écoute psychanalytique groupale de la famille, l’écoute de cette chaîne associative polymorphe, hétérogène et complexe qui se développe dans le groupe thérapeutique et qui est produite à partir des énoncés individuels et des représentations inconscientes du groupe familial. Elle porte les traces des nouages et des articulations entre tous ces aspects différents. Le néo-groupe, c'est-à-dire le groupe de TFP composé de la famille et du (des) psychanalyste(s). L’alliance fondatrice du groupe thérapeutique se noue à partir de la mise en place du cadre et de l’énoncé des règles psychanalytiques de libre association et d’abstinence. L’écoute analytique, dans cette situation et à ces conditions, permet d’avoir accès aux évènements psychiques qui se produisent dans le temps des séances. La transmission psychique, générationnelle et groupale, se fait dans des modalités intergénérationnelles (où ce qui est transmis est suffisamment transformé pour être dit, raconté, rêvé, représenté, pensé) et des modalités transgénérationnelles (où ce qui a été vécu par les uns est transmis aux autres tel quel, sans ou avec peu de transformations ; la transmission transgénérationnelle implique répétition et aliénation). Ces deux modalités complémentaires et intriquées constituent la transmission générationnelle qui impose continuité, nécessite transformation et requiert appropriation par les sujets de ce qui est transmis. Cette charge, mais aussi ce travail, concernent les liens et font lien entre les générations et les sujets, inscrivant chacune et chacun dans une continuité et une différenciation. La transmission générationnelle est un organisateur de la vie psychique familiale. Les liens familiaux et l’enveloppe généalogique de la famille, à partir des travaux de René KAËS et Didier ANZIEU. Comme dans tout groupe, les membres de la famille sont tenus ensemble par des liens, pour lesquels ils contractent des alliances conscientes et inconscientes, forment des compromis, s’accordent sur certains enjeux, afin de réaliser un but, en vue d’un intérêt commun et dans un engagement mutuel qui garantit des bénéfices. Certaines alliances sont construites dans le but de maintenir éloignées et « hors-jeu » une réalité psychique (actuelle ou historique) inacceptable et irreprésentable ; d’autres permettent accordage, transformation et élaboration de la matière psychique. En fonction de ce que les sujets y déposent, ou y remisent, elles ont un rôle structurant, défensif, aliénant ou pathogène ; mais elles constituent, dans leur variété et leur complexité, le ciment de la matière psychique qui lie les membres de la famille les uns aux autres, des compromis qui unissent et/ou excluent des individus, produisent de l’inconscient, et sont indispensables à la vie psychique du groupe et en groupe. Ces différents thèmes traversent toutes mes recherches. Ce sont les questions posées par la clinique qui m’ont amenée à développer et tenter de conceptualiser certains points, à la lumière d’autres travaux

Cristina Calarasanu : Vous avez beaucoup parlez sur la transmission psychique. Comment on peut ecouter aujourd’hui dans les familles l’heritage inter et transgenerationelle?

Evelyn Granjon : Employer le mot famille est une gageure, pas une définition. Seule une famille peut se définir elle-même. Recevoir, écouter une famille, c’est convoquer : Un groupe, avec ses liens, ses alliances, son enveloppe, ses modalités de fonctionnement et ses projets ; Une généalogie, avec son héritage, son histoire, son passé, ses ancêtres ; Une institution, avec ses rites et ses mythes, ses idéaux, ses interdits, inscrite dans une Histoire et une Culture. Mais recevoir une famille, pour moi, c’est recevoir des personnes qui se disent appartenir à la même famille, vivant en général sous le même toit, souvent de deux générations, partageant un passé et des projets et concernés par une situation ou une souffrance critique ou chronique. Les familles que nous recevons sont en souffrance. Il s’agit d’une souffrance de l’ensemble et de pathologie des liens. Les sujets souffrent d’être ensemble ou lorsqu’ils sont ensemble : ruptures, clivages, indifférenciation, aliénation, répétition…ou symptomatologies individuelles concernant les sujets dans leur appartenance. Cette « souffrance familiale » est liée à des défaillances ou des défauts des alliances inconscientes, qui ne peuvent assurer les fonctions groupales, de protection, de transmission et de transformation, face à l’envahissement d’éléments « négatifs », non intégrables psychiquement. La clinique nous rappelle quotidiennement que cette souffrance dans ses manifestations familiale ou individuelles est en rapport avec le travail d’héritage. Car ce que les ancêtres, ou l’Histoire, transmettent à leurs descendants est certes fondateur, structurant, mais peut aussi être encombrant et aliénant ; et c’est au groupe, et au groupe familial en particulier, qu’est confiée cette part là de l’héritage. Souvenons-nous aussi que tout événement dans la vie familiale, touchant un ou plusieurs de ses membres, bouleverse l’équilibre et l’homéostasie familiale et affecte les psychés singulières ; mais sert aussi de point d’appel à ce qui est déjà là, à ce qui est inclus ou inscrit dans les liens et l’espace psychique familial ; l’actualité sollicite les souvenirs, sert de capteur de mémoire et peut réveiller l’oubli. Dans le travail groupal familial, passé et présent entrent en écho, sont traités ensemble, et s’influencent mutuellement. Mais parfois certains évènements réveillent ou révèlent des éléments forclos du passé, ou des noyaux traumatiques enkystés ; des restes fossiles ou vivaces, potentiellement destructeurs, sont susceptibles d’être réactivés, avec leur charge de détresse, d’effroi ou de honte et s’imposent de façon persistante et répétitive. Les effets de tels retours et de telles collusions envahissent alors et perturbent la vie psychique individuelle et groupale, alors que le groupe se trouve privé de ses possibilités de régler les comptes du passé et de se dégager de la dette qui l’aliène. Des traces de traumatismes, des oublis ou des pertes du passé envahissent les échanges et la vie psychique familiale, ou s’imposent dans des formes figuratives ou corporelles, dans des symptômes, des comportements ou des actes insensés, mais demeurent innommables, impensables, inappropriables. Et cet héritage fragilise le groupe et fait prendre le risque à quelque descendant d’en avoir la charge, d’assumer cette fonction phorique (comme le propose René KAËS) et d’incarner, dans ses symptômes, le défaut de transformation du groupe.

Cristina Calarasanu : Quel role joue l’histoire sociale dans cette transmission? Comment vous savez peut etre, la Roumanie et les familles roumaines ont ete pendant demi-siecle sous le communisme et sous le regim dictatorial.

Evelyn Granjon : J’ajouterai que mon engagement à Médecins du Monde, dans la suite de mon mari, Bernard GRANJON, qui en fut un des présidents, m’a amenée à intervenir sur différentes missions humanitaires pour tenter de répondre aux souffrances dues à des traumatismes collectifs : au Cambodge, en Bosnie, au Rwanda, en Turquie, en particulier… Sur ces « terrains » où la violence et la destruction font de tels dégâts, dans ces lieux où nous sommes étrangers, ma pratique des groupes et des TFP m’ont permis de tenter de penser l’approche de la souffrance innommable. Et j’ajouterai que ces « expériences » lointaines m’ont aussi beaucoup apporté dans ma pratique.

Cristina Calarasanu : Decrivez nous s’il vous plait les objet bruts et la transmission en negatif dans la famille

Evelyn Granjon : Parfois, nous sommes frappés par des répétitions de certains mots plus ou moins incongrus, par des expressions bizarres ou l’envahissement de l’espace du groupe par des objets insensés, venant rompre la chaine groupale associative et signifiante. Tout ce matériel, que j’ai appelé « objets bruts », s’impose, se répète, n’a aucun sens et infiltre les discours. Les objets bruts paraissent issus du niveau groupal, transubjectif, de la famille. Seraient-ils des « objets généalogiques » ? des « restes fossiles » ? Ces reliquats, ces traces, sont isolés, clivés, et ne bénéficient d’aucun travail de liaison, de représentation, ni d’élaboration. Ils semblent soumis au principe de répétition et font violence. Le néo-groupe se propose d’être le lieu d’accueil des parts de l’impensé et de l’irreprésentable familial, d’être le ‘’miroir du négatif transgénérationnel’’ de la famille.

Cristina Calarasanu : La therapie familiale psychanalytique, une approche groupale qui se propose une rencontre entre la famille et les analistes pour constituer un neo-groupe qui pourra permettre la reconstruction du roman familial. Qu-est ce que c’est le neo-groupe, terme que vous avez introduit?

Evelyn Granjon : La TFP et l’écoute psychanalytique groupale de la famille permettent d’avoir accès aux formations et processus de l’inconscient en jeu dans le groupe familial. Son but est de permettre à la famille, à la faveur de cette situation groupale (le néo-groupe), de renégocier certaines alliances qui pourraient être aliénantes ou pathogènes et d’en reconstruire de nouvelles, fondatrices et structurantes ; cette approche permet d’avoir accès aux formations de l’inconscient « en souffrance » dans les liens familiaux et de retrouver les conditions favorables à la reprise des processus d’individuation. La spécificité du dispositif de la TFP est d’être groupal et familial, permettant l’accès aux liens et à ce qui constitue l’espace psychique singulier de la famille. La mise en groupe de la famille et l’énonciation du projet thérapeutique correspondent à un moment fondateur du néo-groupe. La famille et chacun de ses membres sont invités à accepter l’engagement qu’impose le travail analytique, pour un temps indéterminé, dans un groupe composé de la famille, de ses membres et des psychanalystes. Dans cet espace psychique, les éléments de l’inconscient mobilisés et les émotions non encore abordables sont déposés et proposés au travail de reprise et de transformation, dans les liens transféro/contre-transférentiels, et la chaîne associative groupale, objet de notre « écoute analytique », s’organise. Cette « écoute » particulière consiste à : *accueillir tous les éléments épars et diffractés dans le groupe, y compris les éléments insensés et non organisés, *et faire un travail de liaison entre ces fragments, favorisant la construction de formes et figures plus ou moins représentatives, de« bribes associatives », puis de « séries associatives » (RK) Chacun, dans la situation groupale, prend la parole au point de nouage de sa propre subjectivité et de la singularité psychique de son groupe d’appartenance ; et ce qu’il apporte dans cette situation n’est ni totalement singulier ni uniquement groupal, mais se dit dans la ‘’langue originelle’’ de la famille. Les discours se nouent, se distinguent, se complètent et empruntent différentes voix. C’est à ce "discours", à cette ‘’chaîne associative groupale’’ qui se construit et se déploie dans le néo-groupe, que se porte notre écoute ; écoute de cet inconscient à plusieurs voix, issu de plusieurs lieux, organisé et se révélant dans l’association libre des membres de la famille réunis en groupe. Or, ce que nous disent les familles en début de thérapie, et qui nous parait étranger, voire étrange, leur est familier ; c’est leur intimité qu’elles nous montrent. Elles nous ouvrent les portes de leurs oublis, disparitions ou pertes dont elles gardent la mémoire. Certains secrets nous sont parfois confiés et nos bureaux sont envahis de fantômes.

Cristina Calarasanu : Est-ce que vous connaissez la Roumanie et la psychologie roumaine?

Evelyn Granjon : J’ai eu l’occasion d’aller en Roumanie, dans le cadre du premier congrès de psychiatrie humanitaire, organisé par Médecins du Monde à Bucarest, en 1992. Mais je ne connais pas ce pays.