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Clinique de l'incest
Prezentare de carte

Serge Tisseron:

“La honte, psychanalyse d‘un lien social”

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Sur le plan théorique tout d’abord, la prise en compte de la honte est propre à bouleverser la théorie psychanalytique. En effet, ce qui s’y impose, c’est que l’être humain se construit au carrefour de trois types d’investissements et non de deux seulement, comme beaucoup de psychanalystes continuent à le penser : les investissements narcissiques liés au corps et aux images de soi, les investissements d’objets liés à la satisfaction des désirs et à la balance plaisir déplaisir et enfin les investissements d’attachement liés aux expériences précoces et à la familiarité qu’elles créent pour tout sujet indépendamment du plaisir ou du déplaisir qui y sont engagés. Sur le plan pratique, mieux connaître la honte nous permet de nous occuper mieux de tous les patients qui ont pu vivre des expériences de honte, et ils sont nombreux ! Cela nous permet précisément de comprendre quatre choses essentielles. * Tout peut devenir objet de honte pour l'enfant, puis pour l'adulte qu'il devient. Poser des questions, ou à l'inverse ne pas en poser, manger vite ou au contraire lentement, exprimer ses sentiments ou au contraire les cacher, peuvent devenir autant de comportements honteux si les parents en font honte à l'enfant. De plus, chacun a tendance à reprendre à son compte les hontes de ses parents et de ses proches : une honte qu'on croit vécue en son nom propre peut toujours cacher la honte d'un autre en soi. * La seconde leçon de la honte est qu'aucune honte vécue ne prouve rien : ni sur ses origines, ni sur ses causes, ni même sur l'identité de celui ou de celle qui l'a d'abord éprouvée. La honte est contagieuse. Elle se transmet, parfois volontairement, mais le plus souvent à l'insu de ses principaux protagonistes. quiconque l'a éprouvée un jour cherche à s'en débarrasser d'une façon qui fait courir le risque à ses proches, et notamment à ses enfants, de l'éprouver à leur tour. Et ceux-ci, à leur tour, la feront éprouver à d'autres, de proche en proche, de telle façon que la honte se répande finalement comme une épidémie. C'est pourquoi l'écoute de la honte doit toujours être faite sur plusieurs générations, notamment à partir de traumatismes vécues par les ascendants et qu'ils n'ont pas pu élaborer. * La troisième leçon de ce parcours est que le caractère particulièrement pénible de l'angoisse de honte fait que celui qui l'a éprouvée un jour a toutes les chances de ne pas s'en souvenir. Mais si la honte peut être facilement effacée, ses effets, eux, ne peuvent pas l'être. Ils subsistent sous la forme de destructions et de fixations qui perturbent la vie psychique et relationnelle de celui ou de celle qui en a été marqué. C'est pourquoi il faut être attentif à ses masques. * Mais, pour nous protéger de la honte qui déstructure et qui détruit, nous devons aussi apprendre à reconnaître le caractère positif de la honte. La honte est positive lorsqu'elle permet de mobiliser les forces psychiques. Mais comment nous y prendre ? Nous avons vu que l'acceptation du sentiment vécu de la honte et des images qui l'ont accompagné, même pénibles, est le premier point d'appui. Reconnaître la honte, la nommer et savoir en valoriser le caractère d'aspiration à une intégration réussie permet au sujet honteux de reprendre pied. Pour cela, il faut pouvoir en parler. Cela n'est possible que si quelqu'un prodigue une écoute attentive et généreuse. Il existe une difficulté générale en psychanalyse, c'est la prise en compte des facteurs non cognitifs. La psychanalyse est conçue, jusque dans les années 60, sur un mode essentiellement explicatif. L'interprétation sollicite la compréhension de l'analysant. Au pire, elle devient scolaire. Avec les travaux de Winnicott, le holding et l'empathie ont été pris en compte, au moins dans la théorie, sinon dans la pratique. Nous savons maintenant qu'il ne suffit pas qu'une interprétation soit "juste" pour être efficace. Il faut encore qu'elle soit présentée de façon acceptable. On peut dire les choses autrement : les facteurs affectifs et les facteurs cognitifs sont inséparables dans la dynamique de l'interprétation. C'est pour cette raison que j'ai proposé de prendre en compte, dans toute interprétation, deux valeurs complémentaires : sa valeur interprétante, et sa valeur contenante. Pour être un levier efficace de la transformation psychique, l'interprétation doit aussi "contenir", autrement dit accompagner, porter, et donner au patient le sentiment que le psychanalyste et lui sont "dans le même bain". L'interprétation n'est "transformante" que si elle est également "contenante". Et un moyen important d'y arriver - je vous renvoie à tout ce que j'ai écrit à ce sujet - c'est d'utiliser des images de la langue. Justement parce que les images - toutes les images - ont un fort pouvoir de "contenance". Cela a également une valeur prophylactique. Parler de ses hontes, passées ou présentes, ou des hontes familiales avec ses enfants, c'est éviter qu'ils s'engagent à leur tour dans des conduites "honteuses".