Pour R. Kaës, le groupe ne saurait être d’abord que dedans. Celui-ci serait un modèle de l’organisation et du fonctionnement intrapsychique. En ce sens, il serait une forme et un processus de la psyché individuelle. Toutefois, le groupe interne, avant de se décliner au pluriel et de décrire des formations et des processus intrapsychiques, désigne l’inconscient comme groupe interne originaire. Cette notion s’articule avec la conception freudienne de l’Inconscient défini comme «groupe de pensées clivées» ; celui-ci constituerait un lieu et une organisation spécifique de l’appareil psychique. L’inconscient serait structuré comme un groupe.
Le concept de groupe interne décrit désormais des formations et des processus intrapsychiques et spécifie le concept de groupalité psychique dont il n’est pas dissociable. Les groupes internes sont des formes de la groupalité psychique ; ce sont des structures intrapsychiques fondamentales, un déjà là, une organisation originaire de la matière psychique actualisée par l’épigénèse et des organisateurs psychiques inconscients du lien intersubjectif de groupe.
On trouve chez R. Kaës, au fil des années et des textes (de 1975 à 2006), les dénominations ou expressions suivantes : “groupes internes ” (au pluriel), “groupe interne” (opposé à groupe externe), “groupe du dedans” (opposé à groupe du dehors), “groupe endopsychique”, “groupe psychique interne”, “groupalité intra-psychique”, “groupalité psychique”, “groupalité interne”, “dimension groupale du psychisme”, “formations groupales du psychisme”, …
Ses premières recherches ont porté sur l’objet-groupe en tant qu’il est un objet d’investissement pulsionnel et de représentations. Ainsi a-t-il été conduit à identifier les schèmes organisateurs qui ordonnent les représentations du groupe :“je les ai d’abord nommés «groupes du dedans», puis groupes internes, et j’ai décrit sept principaux groupes internes en montrant leur rôle d’organisateur psychique inconscient dans la construction de ces représentations. Ce sont : l’image du corps, les fantasmes originaires, les systèmes des relations d’objet, le réseau des identifications, les complexes œdipiens et fraternels, les imagos, l’image de l’appareil psychique.” (2005, p. 10)
Puis, R. Kaës a avancé l’hypothèse que “les groupes internes ne jouent pas seulement un rôle organisateur dans les représentations de l’objet-groupe. Ils jouent aussi un rôle décisif dans l’organisation du processus groupal lui-même.” (2005, p. 11)Désormais, on ne peut dissocier ces deux concepts tant il est vrai qu’ils “travaillent deux propositions articulées l’une à l’autre : le concept de groupalité psychique décrit une organisation et un fonctionnement spécifiques de la psyché ; la psyché est structurellement organisée comme un groupe. Le concept de groupe interne traite des formes de la groupalité psychique et les processus de leur transformation en tant qu’organisateurs psychiques inconscients du lien intersubjectif de groupe. Ces deux concepts occupent une place centrale dans le modèle de l’appareil psychique groupal ; ils sont au principe de l’agencement groupal des psychés.” (1999, pp. 112-113)
Depuis 1966, R. Kaës n’a cessé de reprendre, d’élargir l’extension de cette notion de groupalité psychique (dont l’idée s’impose à lui, au début, comme une intuition et une hypothèse de travail) et d’en approfondir le concept. Parti de l’intuition de D. Lagache écrivant que «la vie intérieure est à bien des égards un chapitre de la dynamique des groupes.» (1960, p. 53) et développant la formule de J.-B. Pontalis (1963) selon laquelle la psychanalyse doit s’étendre à «ce qui en chacun de nous est groupalité», R. Kaës s’est donné pour tâche de préciser en quoi cette formule pouvait consister. Ainsi, le concept de groupalité psychique est-il devenu “un élément central de la théorie psychanalytique du groupe que j’essaie de construire. Je l’ai élaboré en tentant de lui donner une pertinence dans le champ intrapsychique et dans le champ intersubjectif.” (1993, p. 127) “La proposition de D. Anzieu (1966) : « le groupe est une topique projetée » a pour corrélat strictement freudien que la topique est une groupalité endopsychique, ce que j’ai soutenu dès 1970, en y intégrant les points de vue de la structure et de la dynamique.” (1981, p. 31)
Au fil du temps, il s’agira aussi pour lui de préciser l’originalité de sa conception et de son apport théorique - qu’il revendique dans le droit fil des perspectives ouvertes par S. Freud, lequel, dès l’Esquisse, dès la première topique, “conçoit l’appareil psychique comme un système de relations entre des entités, des fonctions et des mécanismes, engendrant des tensions et des régulations” (1981, p. 31). Il revendique d’avoir accordé une particulière attention aux formulations freudiennes concernant la représentation de la psyché comme groupe et comme activité de groupement/dégroupement.
Jean Pierre Vidal |