| Le livre qui est paru l’année dernière (« Les Alliances inconscientes », 2009) est tout entier centré sur le fondement du lien intersubjectif et des liens collectifs dans un certain nombre d’alliances. Mon propos est de montrer que pour vivre avec les autres, nous devons nouer et sceller des alliances dont la fonction principale est de maintenir et de resserrer (de contracter) nos liens, d’en fixer les enjeux et les termes, et de les installer dans la durée. Parmi les alliances, certaines sont conscientes, d’autres inconscientes. La partie centrale de mon ouvrage porte sur les alliances inconscientes. Les alliances sont inconscientes, au sens où elles sont produites par des sujets qui ont, pour se lier, un intérêt conjoint à maintenir hors conscience certains effets du refoulement ou du déni ou du rejet : ces opérations sont nécessaires à chacun et au maintien de leur lien. Chacun d’entre nous, pour former un couple, vivre dans une famille, se lier dans un groupe ou une institution, a besoin de l’autre – de plus d’un autre - pour réaliser ceux de ses désirs inconscients qui sont irréalisables sans sa participation. Il doit aussi trouver chez les autres un appui, un renfort, mais aussi un moyen de se protéger et de se défendre contre des dangers internes et externes. Cela implique qu’il s’allie à ce qui chez l’autre sert des intérêts identiques, pour réaliser ses désirs et pour se défendre contre l’angoisse. Cela implique qu’il s’allie à ce qui chez l’autre sert des intérêts identiques. Les alliances inconscientes forment ainsi l’espace psychique commun et partagé dans lequel se nouent un intérêt majeur des sujets pour ne pas savoir ce qui les lie les uns aux autres dans leur lien. Selon la perspective que je propose, l'inconscient de chaque sujet porte trace, dans sa structure et dans ses contenus, de l'inconscient d'un autre, de plus d'un autre. J’ai distingué plusieurs types d’alliances. Les alliances inconscientes de base ou primaires sont au principe de tous les liens : sont des alliances structurantes, en ce sens qu’elles donnent forme et organisation à la psyché de chaque sujet tenu dans les liens intersubjectifs et, au-delà, dans les liens sociaux. Parmi les alliances structurantes primaires, le contrat narcissique présente la particularité de lier l’ensemble humain qui forme le tissu relationnel primaire de chaque nouveau sujet (de chaque nouveau-né) et du groupe (au sens large) dans lequel il trouve et crée sa place. Un second ensemble d’alliances structurantes, secondaires, est formé par les contrats et les pactes fondés sur la Loi et les interdits fondamentaux : nous y trouvons principalement le pacte fraternel, l’alliance avec le père symbolisé et le contrat de renoncement à la réalisation directe des buts pulsionnels destructeurs. Ces alliances structurantes secondaires concernent en premier lieu la violence meurtrière, les relations sexuelles incestueuses et les rapports entre les générations. Les alliances inconscientes défensives sont essentiellement organisées par le refoulement ou/et le déni conjoints des sujets d’un lien. Dans ce cadre, j’ai particulièrement travaillé sur le pacte dénégatif. Dans les alliances inconscientes défensives fondées sur le refoulement conjoint des partenaires, il s’agit pour chacun de repousser dans l’Inconscient des désirs, des pensées, des souvenirs et des images inadmissibles, et de les repousser de telle sorte que le refoulement de l’un sert le maintien du refoulé chez l’autre. Ainsi le lien est maintenu, avec ses enjeux inconscients. Les alliances fondées sur le déni consistent dans le refus de la perception d’un fait qui s’impose dans le monde extérieur. Le déni est un mécanisme prévalent dans la psychose, mais il est aussi mobilisé dans des états non psychotiques, quelquefois dans des situations non pathologiques pour les sujets qui l’utilisent fonctionnellement, par exemple pour affronter une situation catastrophique. La perception insoutenable et la réalité inadmissible sont ainsi « désavouées » et en même temps affirmées. Une autre opération défensive est constituée par le rejet, la forclusion, l’expulsion, le dépôt ou l’exportation de contenus psychiques hors de l’espace psychique du sujet. Ce mécanisme de défense laisse supposer, c’est mon idée, un espace psychique extratopique, dont le lien est le lieu et les alliances la matière. Parmi ces alliances défensives pathogènes, j’ai distingué le déni en commun, les contrats pervers. Appliquées au champ social, les alliances inconscientes défensives de ce type sont mobilisées dans le déni négationniste, dans le racisme, la haine de l’étranger, et dans bien d’autres catégories interdites de pensée. Elles servent à la fois des intérêts psychiques et des intérêts d’un autre ordre : politique, socioéconomique, culturel et religieux. Je voudrais souligner que j’ai introduit une autre dimension dans ce livre. Elle forme une partie importante de mes recherches Le corrélat des alliances intersubjectives est en effet que l’inconscient de chaque sujet n’est pas seulement constitué par les processus intradéterminés du refoulement de ses représentations intolérables, du déni de sa perception de la réalité et de la répression de certaines manifestations de sa vie pulsionnelle. L’inconscient du sujet se forme sur le socle des alliances inconscientes qui lient chacun à l’inconscient d’un autre et, comme je le dis souvent, de plus-d’un-autre. |