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Interviuri

Interviu cu Mireille Grassi

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Cristina Calarasanu: Mme Mireille Grassi, vous travaillez depuis longtemps dans un hopital psychiatrique et vous avez aquis une riche experience dans la rencontre avec la pathologie. Quelle est votre formation? Comment vous avez choisi ce chemin?

Mireille Grassi : L’université que j’ai connue de 1968 à 1973 n’existe plus. On avait pendant deux ans des cours de statistique, sociologie,anthropologie, anglais , biologie et un peu de psychologie. On traversait deux ans pour quatre certificats : psychologie générale et comparée, psychologie physiologique, psychologie génétique et psychologie sociale. Encore un an pour un diplôme d’étude supérieur spécialisé en psychopathologie, selon mon choix. Nous étions 90 au début, nous avons été 8 diplômés. J’ai bénéficié d’enseignants cultivés et d’un enseignement ouvert. J’ai plongé dans la psychanalyse et je nage encore dans ses eaux profondes. Les stages m’ont amenée entre autres lieux à l’hôpital psychiatrique. Et là, j’ai rencontré des psychiatres, des soignants, motivés et respectueux. Par chance j’ai vécu alors une époque créative.Deux premiers postes de psychologue titulaire sont venus à point nommé.Et je suis restée … Psychologue clinicienne en service adulte, j’ai forgé mes outils de travail tout le temps, on n’arrête jamais, c’est ce qui est passionnant. Psychothérapies, groupes, travail institutionnel, enseignement, on ne s’ennuie jamais dans ce métier !

Cristina Calarasanu : Parlez nous s’il vous plait sur l’importance de l’equipe dans l’intervention therapeutique sur les groupes en psychiatrie. Qui peut faire partie de cette echipe?

Mireille Grassi : Si j’ai toujours associé à mon travail les collègues de l’institution, je pense le devoir à mes premières expériences dans le soin psychiatrique. Par exemple les groupes de psychothérapie institutionnelle du Dr H.Vermorel où patients et soignants échangeaient librement. La notion d’équipe était en construction et elle est toujours pour moi un élément indispensable pour penser être thérapeutique avec nos patients ; la psychothérapie prenait son envol… Les psychothérapies individuelles, dans un espace privé entre le sujet et le thérapeute, ne sont qu’une part de mon activité. Les divers groupes thérapeutiques que j’ai créés, essentiellement des groupes avec médiation ont tous intégré une co-animation par un infirmier( e). Cette fonction est particulière. En résumé, ce tiers assure une partie du cadre du groupe, par exemple l’accompagnement jusqu’à la salle, il offre une possibilité d’identification, facilite la pensée et les affects, permet un retour dans l’équipe d’une autre face des patients. Alors bien sûr, ce partenaire je le choisis… disponible : une présence régulière, une aisance personnelle dans ses émotions et l’imaginaire, un intérêt pour les relations et une orientation clinique commune. Les groupes sont un lieu de formation très intéressant.

Cristina Calarasanu : Vous voyez le groupe comme un instrument therapeutique qui peut aider le pacient a penser, elaborer, transformer la maladie et la souffrance psychique?

Mireille Grassi : Que le groupe soit un instrument thérapeutique privilégié dans un service psychiatrique m’est une évidence. Beaucoup de choses ont été écrites sur ce sujet. Juste quelques remarques : Il y a groupe et groupe, tout groupe n’active pas un travail psychique, toute activité ou animation n’est pas psychothérapique. Mais ce processus est favorisé par tout ce qui se passe dans le réel et dans la vie institutionnelle. Qui anime le groupe : quelle formation, quelles théories fondatrices mais aussi quels investissements personnels ? Celui qui crée le groupe met sa marque qui ne ressemble à nulle autre. Reprendre et faire confiance, expérimenter des limites, introjecter de bons objets incarnés dans les autres membres du groupe, pouvoir évoquer son monde intérieur ou le garder secret, accueillir les évènements du monde extérieur, reconstituer son histoire en résonance à celle d’autrui d’abord, s’introduire au doute… Pour ceux à qui la thérapie individuelle est inaccessible, ou pas encore accessible, c’est essentiel. Encore faut-il que ce soit mis à leur disposition. Un travail personnel analytique est nécessaire pour s’engager dans une telle entreprise, si on a en vue de créer un lien transférentiel. Je rencontre dans la rue quelqu’un et il me dit « je me souviens fort bien du groupe un tel», il en reparle, je me souviens très bien aussi 20 ans après de cet homme, patient alcoolique suicidaire, éjecté par son entourage, peu investi par les soignants, qui avait conquis l’estime et l’affection du groupe par sa culture, sa sensibilité et avait retrouvé un respect de lui-même. A cet instant, nous sommes deux heureux. Lorsqu’une stagiaire s’étonne des capacités, des qualités des participants du groupe, ou est émue par la détresse de l’un d’eux, ces gens considérés dans les livres ou dans l’espace médical comme « des cas pathologiques », je suis prête à lui donner une bonne appréciation ! Nous, nous devons « prendre soin » de nos patients, un soin inquiet, parfois douloureux et pas toujours gratifiant. « Mes » groupes sont, la plupart du temps, comme une parenthèse, je dis souvent qu’ils sont ma « récréation » (et re création).

Cristina Calarasanu : Quels sont les traits d’un processus therapeutique avec un pacient psychotique? Quels sont les defis pour l’analist pendant ce processus?

Mireille Grassi : Les psychotiques sont les premiers bénéficiaires d’un travail groupal. P.C. Racamier (un de mes maîtres à penser la psychose) disait : « On ignore souvent à quel point les psychotiques s’ignorent eux-mêmes. Ce n’est pas seulement qu’ils ignorent leur inconscient, mais ils ignorent une grande partie de leur conscient. » Comme le soin institutionnel, les groupes aussi pour moi ont fonction « de porter témoignage de ce qui existe chez le patient, qui normalement lui serait sensible ». Témoignage « de leur propre existence, de leurs accomplissements, de leurs affects, de leur influence ». De plus l’offre d’un espace transitionnel (les exercices culturels, le jeu…), la permanence du cadre, le temps accordé, le tissage des associations…et j’en passe, vont s’opposer aux processus destructeurs schizophréniques de la pensée, du temps, de l’objet… L’autre ne va pas de soi, on le sait bien. La relation est plus aisée et plus authentique au sein d’un groupe pour le schizophrène. Et elle ne se fait pas au détriment de l’autre et n’est pas un obstacle au processus groupal. Ainsi peut-on s’étonner de leur capacité à écouter l’autre, de leur compassion, des liens qui se forment, mais aussi s’effrayer des apparitions de leur cruauté ou de leur envie... Il faut que le thérapeute sache écouter cette petite musique issue de l’inconscient sans crainte, et lier sans serrer ou casser. Quand le patient se surprend lui-même, c’est un grand moment. Searles (un autre de mes maîtres) disait que de s’être engagé dans une incessante exploration de son propre psychisme est pour le thérapeute nécessaire pour discerner, explorer et sauver les éléments d’humanité que la schizophrénie écrase. Alors oui, c’est un défi, mais un défi à deux, thérapeute et patient, ou à plusieurs, avec ou autour du patient.

Cristina Calarasanu : Ou se situe la famille dans les interventions institutionelles?

Mireille Grassi : Je travaille rarement avec les familles. Du moins en direct. Dans le service où je suis, le lien avec les familles est assuré beaucoup par les assistants sociaux, par les psychiatres (entretiens d’accueil, thérapie familiale..), et l’équipe soignante lors des hospitalisations ou des visites à domicile. Le psychologue est disponible ainsi pour apporter son analyse lors des réunions d’équipe ou à la demande d’un intervenant. C’est un choix personnel, pas un fait institutionnel. J’ai en tête une formation en thérapie familiale par un analyste renommé. J’ai à faire bien sûr avec la famille dans les thérapies individuelles, je préfère qu’elle reste celle des imagos et du fantasme, il est très rare que j’accepte de la rencontrer. Un entretien pour qu’une mère fusionnelle angoissée puisse se rassurer et ne pas contrecarrer la démarche de son fils, majeur mais pris dans les nœuds de l’ambivalence maternelle par exemple. Dans les groupes, les familles sont souvent convoquées … en pensées et affects : évoquer les grand-parents, des souvenirs d’enfance, les prénoms des enfants etc… Des collègues psychanalystes pratiquent des thérapies familiales, et une équipe de thérapie familiale systémique fonctionne sur l’hôpital.

Cristina Calarasanu :Vous utilisez dans votre travail le psychodrame psychanalytique. Parlez nous un peu sur cette approche therapeutique?

Mireille Grassi : Le psychodrame, je l’ai découvert il y a déjà longtemps. Mon intérêt ne s’est jamais démenti. A l’hôpital, nous sommes une équipe d’une douzaine de psychodramatistes avec une place reconnue par l’institution. Nous pouvons consacrer une demi-journée à cette pratique. . Par ailleurs, j’ai créé dans le service une équipe de psychodrame. Je ne voudrais pas faire une présentation théorique de la technique et des concepts en jeu. Tiens, le jeu ! J’ai beaucoup joué enfant, j’aime jouer, c’est une qualité reconnue nécessaire pour ce travail. Le jeu psychodramatique est un grand frère de mes groupes thérapeutiques. Il nous emmène plus au cœur de la vie psychique, de l’inconscient, il est matériel de transformation et source de travail psychique. C’est un jeu très sérieux ! Souvent difficile, mais passionnant. Il faut dire que nous « prenons » des gens bien compliqués ! Pour ne pas dire des cas graves. C’est un modèle d’un défi à plusieurs contre la psychose que j’évoquais. Un patient, un analyste, des co-thérapeutes. On ne peut pas rester seul avec un schizophrène, on répète, on s’enlise ou on en meurt. Notre équipe qui est solide résiste à la psychose, elle peut survivre, continuer associer, à penser, elle peut faire circuler les affects, supporter les angoisses massives, créer des liens plus différenciés… Les jeunes anorexiques –boulimiques et autres patients vissés à leurs symptômes abordent avec nous d’autres rives (je reprends une métaphore souvent utilisée dans les jeux) de leur personnalité, inconnues ou trop inquiétantes, ils s’intéressent avec nous à leur histoire, à leur vie intérieure. Un lien transférentiel se tisse au fil des jeux comme se tisse le fil associatif, remettant de l’affect là d’où il était gelé, dénié, réprimé, la différence remplace la confusion etc… Autant vous dire qu’il faut parfois de la patience, mais ça marche ! Nous avons aussi une supervision, participons à des travaux de recherche, le psychodrame nous engage aussi à la vitalité psychique !

Cristina Calarasanu : Comment avez vous connu les psychologues roumains? Quelles ont ete vos impressions apres ces experiences?

Mireille Grassi : L’association « Savoie Solidaires » a développé une coopération avec le département d’Arges, et dans ce cadre un partenariat entre le Centre Hospitalier Spécialisé de la Savoie et l’Hôpital Psychiatrique de Vedea s’est mis en place. Depuis 2 ans, je participe au développement d’un programme de formation et d’échange qui se construit entre les deux partenaires, en Savoie et à Vedea en alternance. J’ai fait connaissance de mes collègues hospitalières roumaines, nous nous sommes plues, liées professionnellement et amicalement. Je t’ai connue aussi de cette façon, Cristina. J’ai rencontré ensuite d’autres psychologues à l’occasion du colloque départemental organisé par le Collège des Psychologues à l’occasion de mes missions à Pitesti. Si je pense avoir de l’expérience et des connaissances à exporter en Roumanie, je retrouve un travail de transmission que je fais chez nous, avec le même genre de personnes curieuses, et le même plaisir Je souhaite que les psychologues, en Roumanie comme en France, utilisent leur propre vitalité psychique plutôt que de se réfugier dans des savoirs stériles et superficiels. Je souhaite que nous luttions ensemble contre l’économique du vite guérir les symptômes, les fast-foods, le comportementalisme, la paperasse informatique, tout ce qui écrase l’humain … Vous êtes proches de vos affects et fort expressifs, votre dynamisme (même un peu lent vu d’ici!), je vous l’envie. Je pourrais aussi vous parler du rire comme levier thérapeutique… J’aime rire avec vous.