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Serge Tisseron
Interviuri

Serge Tisseron - psychiatre et psychanalyste:

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Cristina Calarasanu : Monsieur Serge Tisseron, disez nous s’il vous plait quelques mots sur vous pour les psychologues roumains.

Serge Tisseron: Je suis psychiatre et psychanalyste, directeur de recherche de l’Université à Paris X Nanterre et je travaille depuis une vingtaine d’années sur trois sujets: les secrets de famille liés à des traumatismes graves et leurs conséquences sur plusieurs générations, nos relations aux images et le bouleversement des relations familiales sous l’effet des nouvelles technologies. J’ai commencé à travailler sur les secrets de famille au début des années 1980 à une époque où ce sujet n’intéressait personne. En 1983, j’ai publié un article dans lequel je montrai qu’un secret de famille lié à un déni de filiation traverse l’œuvre du dessinateur Hergé, les Aventures de Tintin. J’ai alors fait l’hypothèse qu’un secret semblable avait pesé sur Hergé dans une génération précédente. En 1985, j’ai élargi ce travail à un livre (Tintin chez le psychanalyste) qui a connu un immense succès. Et j’ai eu la chance que l’existence de ce secret soit confirmée deux ans plus tard par des recherches généalogiques. J’avais donc découvert le secret familial de Hergé par l’étude de son œuvre seule! Ensuite, j’ai publié plusieurs ouvrages autour des conséquences des secrets sur plusieurs générations, et j’en suis devenu en quelques sortes le « spécialiste ». Mon second axe de recherches a concerné les relations que nous entretenons avec les diverses formes d’images. Je me suis intéressé à ce problème parce que je suis moi-même dessinateur. J’ai d’ailleurs présenté ma thèse de médecine, en 1975, sous la forme d’une bande dessinée1. J’ai travaillé successivement sur les motivations des lecteurs de bandes dessinées, puis sur les spectateurs de cinéma, la photographie, la télévision, le multimédia et aujourd’hui je travaille sur les joueurs de jeux vidéo. L’originalité de mes recherches est d’impliquer la vie familiale comme un élément essentiel pour comprendre le sens de ces pratiques. Actuellement, je suis beaucoup sollicité autour de l’éducation aux médias et sur la question des adolescents joueurs excessifs. Mon avis est qu’il s’agit d’un problème éducatif et pas médical,. Ces jeux permettent même chez certains enfants l’approche de secrets familiaux: j’en donne plusieurs exemples dans Qui a peur des jeux vidéo ? (Editions Albin Michel, 2008). Enfin, je me suis intéressé aux objets comme partenaires de relation. Cette curiosité pour le rôle que les objets prennent dans nos vies se situe en prolongement des travaux pionniers de l’américain Harold Searles. Il me semble là encore que les thérapeutes familiaux doivent absolument s’intéresser aujourd’hui à la place que prennent les objets dans l’organisation des repères et des liens. Nous savons tous que certaines personnes peuvent être traitées comme des objets dans une famille, et que des objets peuvent y être vécus comme plus précieux que des personnes. Je pense par exemple à une célèbre collectionneuse de tableaux à qui sa famille reprochait de ne pas venir en aide à ses enfants dans le besoin, et qui avait répondu : « Mais mes enfants, ce sont mes tableaux ! »

Cristina Calarasanu : Parlez-nous sur votre contribution au movement psychanalitique familliale. Comment avez vous choisi cette demarche?

Serge Tisseron: Mon intérêt pour l’approche familiale s’est développé lorsque j’ai commencé à m’intéresser aux conséquences des traumatismes sur plusieurs générations. J’ai vite compris que ces situations peuvent être plus facilement dénouées quand on reçoit la famille entière. C’est pourquoi, en 1987, j’ai créé une « sensibilisation à la thérapie familiale psychanalytique » dans le cadre de la Formation permanente à l’Université Paris VII. Cette sensibilisation a servi de modèle à la formation que nous avons depuis mise en place dans le cadre de la Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique fondée en 1995. J’ai également contribué à fonder la Société de Thérapie Familiale Psychanalytique d’Ile-de-France et j’en ai été le premier président.

Cristina Calarasanu: Quels sont vos plus importantes livres? Faites un peu connue votre ouvrage a nos lecteurs.

Serge Tisseron: J’ai écrit une trentaine d’ouvrages personnels traduits dans 14 langues et participé à une soixantaine d’ouvrages collectifs. Du point de vue de la dynamique familiale, mes livres les plus importants sont ceux qui portent sur les secrets et la gestion des images en famille. Sur les secrets de famille et leurs conséquences, j’ai écrit Tintin et les secrets de famille en 1990 (réédition Aubier, 1991), puis le premier ouvrage sur la honte (La honte, psychanalyse d’un lien social, Ed. Dunod) et un best-seller: Secrets de famille, mode d’emploi (aux Editions Marabout, poche). J’ai ensuite repris ce sujet dans plusieurs ouvrages et notamment dans Vérités et mensonges de nos émotions en 2006 dans la mesure où ce sont les émotions qui sont le fil conducteur essentiel de ce qu’on appelle, improprement à mon avis, les « transmissions psychiques ». Sur la question des images en famille, j’ai écrit Manuel à l’usage des parents dont les enfants regardent trop la télévision (Ed. Bayard) et Les Bienfaits des images (Odile Jacob, 2002). Cet ouvrage a reçu le prix Stassart de l’Académie des Sciences morales et politiques en 2003.

Cristina Calarasanu : Vous avez beaucoup ecrit sur le secret famillial. Comment on peut ecouter l’heritage et la transmission du secret dans la souffrance de la famille? Un secret c’est une transmission destructurante ou dysfonctionelle?

Serge Tisseron: Un secret familial n’est pas seulement quelque chose qui n’est pas dit c’est surtout quelque chose dont il est interdit de parler et dont il est même parfois interdit de connaître l’existence. Malheureusement, la question des secrets de famille et des interactions qui les sous-tendent a longtemps été tenue à l’écart de la psychanalyse. Pourquoi? Je pense que c’est à cause de la place trop grande donnée par la psychanalyse à la fois à l’inconscient et au refoulement. Commençons par l’inconscient. Dans les années 1980, les psychanalystes disaient à peu près tous que lorsqu’il existe un secret dans une famille, l’inconscient de ses différents membres « le sait toujours ». Du coup, tous les secrets de famille devenaient des « secrets de polichinelle », autrement dit de faux secrets. C’était ne pas comprendre que les processus préconscients et conscients jouent aussi un rôle essentiel dans la dynamique des secrets de famille. Lorsqu’il en existe un, le problème n’est pas que l’inconscient des différents protagonistes le sache, mais qu’ils n’aient pas le droit de le savoir consciemment. En d’autres termes, c’est le conflit psychique autour du droit de savoir et de comprendre qui constitue le problème essentiel. La seconde erreur qui a longtemps détourné les psychanalystes de la compréhension des interactions à l’œuvre dans les secrets familiaux concerne le refoulement. Tout le refoulement est bien de l’ordre de l’inconscient, mais il n’y a pas que du refoulement dans l’inconscient ! Une partie de celui-ci s’organise en effet autour du clivage et des traumatismes. Or la question des traumatismes est centrale dans les secrets de famille. Un grand nombre d’entre eux s’organisent autour de traumatismes vécus et mal élaborés par une génération. Lorsqu’un événement vécu par une génération a été correctement symbolisé, sa transmission passe à la fois par des mots - c‘est à dire des récits -, des images partagées et des gestes ritualisés, en particulier à l’occasion des fêtes commémoratives. Mais lorsque le travail psychique et social de symbolisation n’a pas pu se dérouler correctement, notamment parce que l’événement a été traumatique, la symbolisation est tronquée et souvent réduite à des mimiques et à des gestes. Il serait réducteur de dire que la personne ne peut parler à son entourage de ce qui lui est arrivé. Le problème est qu’elle ne peut même pas s’en parler à elle-même. La personnalité est clivée. J’ai proposé de dire qu’il existe alors un « Secret », le mot étant écrit avec un « S » majuscule pour bien indiquer qu’il s’agit d’un secret psychique et pas du tout d’un secret relationnel au sens courant du terme. Dans de telles situations, il existe toujours toutefois des manifestations émotionnelles et comportementales qui témoignent du secret. Le problème est que ces manifestations sont énigmatiques à l’entourage, et notamment aux enfants, parce qu’aucune parole prononcée ne vient leur donner du sens. En outre, elles sont souvent douloureuses: celui qui est en proie à la reviviscence de souvenirs traumatiques pleure ou se met en colère sans raisons. J’ai appelé ces manifestations les « suintements » du secret. Enfin, la génération suivante est tentée de s’emparer de ces miettes de symbolisation pour symboliser totalement ce qui ne l’a été qu’imparfaitement à la génération précédente. Cette tentative peut être consciente et passer par des questions et des formulations verbales. Mais elle est aussi souvent inconsciente, et passe alors par des attitudes mentales et relationnelles. Dans les deux cas, on peut dire que l’évènement traumatique inaugural mal symbolisé par une génération fait des « ricochets» sur les suivantes. Pour moi, ces trois concepts, le « Secret », les « suintements » et les « ricochets » du Secret sur plusieurs générations nous permettent de comprendre les conséquences des secrets de famille bien mieux que le mot de « transmission » qui est plein de pièges.

Cristina Calarasanu : Partagez nous s’il vous plait votre vision sur le travaille avec la famille d’aujourd’hui, une famille moderne, mais souffrante et alienee en meme temps. Qu’est ce que vous en pensez?

Serge Tisseron : La famille d’aujourd’hui n’a pas seulement à affronter les problèmes d’autorité et d’adolescence qui ont toujours fait partie de son évolution. Elle doit aussi se confronter au fait que les jeunes baignent dans une nouvelle culture dont les adultes ont souvent de la peine à comprendre les modes d’emploi et les règles. Aujourd’hui, une grande partie du travail avec les familles consiste à permettre aux parents de mieux comprendre comment des comportements parfois énigmatiques de leurs jeunes relèvent en fait que d’une façon nouvelle de vivre des conflits et des tensions qui ont toujours été ceux des adolescents. Il ne faut pas confondre les nouveaux habits de la crise d’adolescence avec ses enjeux profonds qui eux, restent les mêmes.

Cristina Calarasanu : Vous etes aussi scenariste et dessinateur. Vous avez parle de la psychanalise de la bande dessinee. Quel role joue l’image dans la therapie familliale? Est-ce que on peut parler d’un mediateur therapeutique?

Serge Tisseron: Par rapport aux images, les psys ont d’abord une responsabilité citoyenne. C’est pourquoi j’ai lancé une pétition sur mon blog ( http://www.squiggle.be/tisseron) , en 2007, pour dénoncer les méfaits de la télévision chez les jeunes enfants, notamment avant trois ans. Cette campagne a été relayée par les organisations de professionnels de la petite enfance et par les associations familiales, et elle a abouti à un résultat important. Le Ministère de la Santé et le Conseil Supérieur de l’Audiovisuel obligent aujourd’hui les chaînes pour enfants à faire précéder leurs programmes d’un avertissement signalant que « pour les enfants jeunes, regarder la télévision, y compris les programmes qui leur sont destinés, peut nuire gravement à leur développement ». Mon intérêt conjoint pour la famille et le dessin m’a également amené à réaliser des livres dessinés pour enfants, notamment Le petit livre pour bien vivre les secrets en famille (Ed. Bayard jeunesse) pour les enfants de 7 à 12 ans, et Le Mystère des graines à bébés (Ed. Albin Michel Jeunesse) sur les nouvelles méthodes de procréation expliquées aux jeunes enfants qui en sont issus. S’agissant de l’utilisation des images comme médiateur thérapeutique, je n’utilise pas les images matérielles dans les cures. En revanche, j’accorde beaucoup d’importance aux images que les gens ont vues et dont ils se souviennent. J’invite les familles à parler des images qu’ils voient ensemble, parce qu’aujourd’hui, je crois que ce n’est plus le rêve qui est la « voie royale vers l’inconscient », pour reprendre la phrase de Freud, mais les images. Parler des images qu’on aime ou qui nous font peur, c’est toujours parler de soi. Et dans mes interventions publiques, j’incite les parents à élever leur enfant dans l’idée que les images, ce n’est pas ce qu’on regarde, mais ce dont on parle. Les médias nous informent peu sur le monde, mais beaucoup sur eux-mêmes ! Le comprendre, c’est augmenter nos chances de vivre libre. Pour y parvenir, le mieux est de prendre l’habitude d’en parler ensemble, et la famille est évidemment le premier espace où le faire.

Cristina Calarasanu : Comment voyez vous l’espace virtuel. Il s’agit d’un espace imaginaire qui facillite la construction ou d’un espace qui a plutot une fonction destructice?

Serge Tisseron : On confond malheureusement souvent le virtuel avec l’imaginaire. Mais ce n’est pas la même chose. Aujourd’hui nous entrons dans le virtuel par un écran d’ordinateur, demain probablement autrement. Mais dans tous les cas, lorsqu’on entre dans le virtuel, c’est un peu comme si on se trouvait dans un couloir ou une antichambre comportant deux portes: l’une des deux s’ouvre vers l’imaginaire, mais l’autre s’ouvre vers la réalité. C’est pour cela que, dans le virtuel, on peut s’isoler, s’égarer et se couper du réel. Mais, on peut aussi y faire de vraies rencontres et gagner du vrai argent. Nous devons absolument veiller à ne pas confondre imaginaire et virtuel, sinon nous ne comprendrons rien à ses enjeux. Et il est bien évident que quand on a compris cela, le virtuel est autant un espace de développement et de construction de la personnalité et des liens qu’un espace qui peut les menacer. C’est ce que j’explique dans mon ouvrage Virtuel, mon amour. Penser, aimer, souffrir, à l’ère des nouvelles technologies (Albin Michel, 2008).

Cristina Calarasanu : Connaisez vous la Roumanie? Vous avez eu des experiences avec des psychanalistes ou psychologues roumains?

Serge Tisseron : Je sais que les psychologues et psychanalystes roumains font actuellement un travail formidable pour remettre l’humain et les liens au centre des pratiques médicales et psychiatriques, mais j’ai eu peu de contacts avec eux à ce jour. Je le regrette, parce que je crois que certains des problèmes qu’ils ont à affronter sont liés à de multiples secrets tissés au cours de la dictature. On parle beaucoup de mémoire aujourd’hui. Les grands événements collectifs ont en effet une Histoire que les historiens doivent reconstituer. Mais ils ont aussi provoqué de nombreux bouleversements personnels et familiaux chez leurs protagonistes et leurs témoins. C’est ce dont nous devons, nous les psys, nous occuper aujourd’hui. Car les dictatures ne fabriquent pas seulement de nombreux secrets sociaux, mais aussi de très nombreux Secrets psychiques.

Cristina Calarasanu : Comment voyez le develloppement de la TFP dans l’espace de l’Europe du sud-est qui a ete longtemps emprisonee par le comunisme et tenue au dehors des sciences humanistes et surtout de la psychologie?

Serge Tisseron : La thérapie familiale psychanalytique est appelée à se développer pour deux raisons. D’abord, elle correspond au désir de beaucoup de gens de revaloriser la vie familiale autour d’échanges symbolisant et de confiance réciproque. La thérapie familiale favorise ces expériences. Elle permet ainsi indirectement l’autonomisation de chacun de ses membres et l’évolution de la famille vers un départ des enfants et une réorganisation en douceur des liens de ceux qui restent. Et ensuite, lorsqu’un pays a vécu un drame grave, il est très important que les familles qui ont été traversées par des traumatismes disposent d’un lieu sécurisé pour les aborder ensemble. Mais ce travail est plus facile à mener lorsque les traumatismes privés ont reçu une reconnaissance sociale. C’est pourquoi un travail doit être aujourd’hui mené sur les « secrets de famille » hérités des dictatures, que ce soit à l’échelle des entreprises, des régions et du pays tout entier. Car ce sont les mêmes mécanismes. Lorsqu’un thérapeute a affaire à une famille marquée par un traumatisme vécu par l’un ou par plusieurs de ses membres, la priorité est d’abord de constituer un territoire de sécurité. Pour cela, il faut éventuellement accepter que la famille déplace quelques objets dans le bureau de consultation: on ne se sent bien « contenu » que par un espace qu’on a la possibilité de transformer. Si cet espace n’est pas construit et garanti, rien ne peut se faire. Il est également important, avec ces familles, de prendre acte du fait que présent et passé sont souvent mélangés. Le thérapeute ne doit pas hésiter à faire référence à des violences passées vécues par la famille. Par exemple, devant une violence à laquelle il assiste, il peut dire: « Vous êtes violent, mais peut-être il y a eu des moments de violence dans votre famille » ; plutôt que s’en tenir à dire : « Vous êtes violent ». De la même façon, face à un parent qui ment sans cesse, le thérapeute peut dire : « Il a dû y avoir beaucoup de choses cachées dans votre famille ». Mais le plus important est de pointer les manifestations d’incohérence, notamment de la part des parents. Les petites manifestations d’incohérence pendant la thérapie sont souvent le signe d’incohérences beaucoup plus grandes dans la vie familiale. Le meilleur guide dans ce domaine est évidemment le sentiment d’étrangeté ou de bizarrerie éprouvé par le thérapeute. Il est essentiel, avec de telles familles, de toujours indiquer explicitement qu’on ne comprend pas lorsque tel est le cas. Et c’est d’autant plus important lorsque l’un des enfants présente des signes de culpabilité grave, de honte ou d’hyper conformisme, qui peuvent être autant d’aménagements pour faire face aux comportements incompréhensibles d’un parent en lien avec un « Secret » traumatique.